Une nuit d’hiver…

Au moment où je m’installe devant mon ordinateur pour écrire cette chronique, je reçois deux tristes nouvelles. Une nuit d’hiver particulière revient caresser ma mémoire…
Je ferme les yeux et m’envole trente années en arrière. Je laisse vagabonder mon esprit et des images peu agréables m’envahissent. Je suis alors enseignant et corrige mes copies tranquillement quand soudain j’ai l’impression qu’une lame de couteau me transperce le dos. La violence est telle que je tombe de ma chaise et me tords de douleur sans comprendre ce qui m’arrive. Je rampe jusqu’au téléphone et appelle du secours.
J’envisage une multitude de scénarios tous plus inquiétants les uns que les autres, en attendant que l’on vienne me sauver. J’ai mal… terriblement mal… à en hurler.
L’attente est interminable. C’est fou comme parfois le temps est sadique et s’évertue à marcher lentement, très lentement lorsqu’il est vital qu’il se mette à courir. Au bout d’une éternité, on frappe à la porte. Je rampe jusqu’à elle, et au prix d’un effort incommensurable je réussis à l’ouvrir. Le médecin me laisse au sol et commence à m’ausculter, tout en me posant des questions. Il prononce des paroles qui se veulent rassurantes. Je ne sais pas ce qui aurait pu m’apaiser tant la souffrance était intense. Au bout d’une deuxième éternité, il m’annonce que tout le conduit à penser que je fais un calcul rénal. Un caillou éprouve un malin plaisir à me déchirer les reins. Le docteur, tout en continuant à s’évertuer de me rassurer, s’apprête à me faire une piqûre et me met en garde.
« Je vais vous injecter une substance qui va vous soulager, mais vous faire déprimer. Faites bien attention ! Vous allez déprimer, mais c’est le produit qui va provoquer cela. »
Il me répète dix fois la même phrase au point d’être lourd, mais lourd… « Vous avez bien compris ? Vous allez déprimer, mais c’est le produit… »
Bien sûr que j’ai compris, mais je ne saisis pas son insistance. Je veux être délivré, je veux arrêter de souffrir. Ce n’est pas une petite dépression passagère due à son produit qui m’inquiète. Je veux arrêter d’en baver !
Après son départ, je me mets effectivement à déprimer. Je souffre toujours et commence à voir tout mon avenir à travers le prisme de la douleur présente. Je ne vois rien d’autre que cela. J’ai mal et la pensée que j’aurais toujours mal m’envahit. La douleur est insupportable, mais ce qui l’est encore plus, c’est cette conviction que ça ne s’arrêtera jamais…
Je veux que ça s’arrête à n’importe quel prix ! Je commence même à envisager ce qui n’est plus pour moi le pire : en finir avec moi, pour en finir avec la douleur.
Pendant qu’elle me tenaille, je repense à ce que m’a dit le médecin.
« Yor, tu déprimes, mais c’est la substance qu’il t’a injectée qui te propulse dans cet état. »
Le combat entre la folle volonté d’en finir et la conviction que la douleur va cesser fait rage. J’essaie de me raisonner. Je me répète que mes mauvaises pensées sont le fruit de la chimie. Cette petite voix en moi devient aussi lourde que celle de l’homme qui m’a fait l’injection. « C’est le produit qui te conduit à penser ainsi, c’est le produit, le produit, le produit… » Et subitement, au milieu de la tempête, les nuages se dissipent. Subitement, malgré ma souffrance, je souris…
Mon souvenir s’évanouit sur cette image et je me retrouve face à mon ordinateur à sourire de nouveau. La croyance que toute notre existence aura la couleur de la douleur actuelle peut nous être fatale. L’insistance du médecin m’a peut-être sauvé la vie…
Souffrir est une chose, mais penser que l’on va toujours souffrir en est une autre. Si la première est bien réelle, la seconde est une illusion provoquée par une chimie externe ou interne…
C’est curieux comme certains souvenirs s’invitent à la table de notre conscience, sans que nous fassions rien pour cela. Comme si un allié invisible travaillait dans l’ombre, et sortait de vieux dossiers pour nous aider…  

 

Yor Pfeiffer - Chronique publiée dans Happinez n°52

Je suis parce que nous sommes

Comment pourrais-je manger, si mes frères sont affamés ?
Voilà résumée en une question la philosophie “Ubuntu” de la tribu xhosa d’Afrique du Sud. Ubuntu peut se traduire par : je suis parce que nous sommes.
Quel grand écart avec l’attitude que nous nous forçons d’adopter pour nous adapter, nous conformer à nos sociétés modernes !
Nous sommes formatés, dès le plus jeune âge, à considérer l’autre comme un adversaire.
Dès l’école, on apprend à se juger, se noter, se comparer. Cela nous prépare bien à ce que l’on appelle “le monde du travail”. Grimper l’échelle sociale, se faire une place au soleil, qui est souvent la place d’un autre. Et si nous créons notre entreprise, nous nous sentons dans l’obligation de gagner des parts de marché, d’être compétitifs. En d’autres termes, nous nous devons de souhaiter la mort de nos concurrents pour atteindre ce que nous croyons être notre paradis.
Comment pourrais-je manger, si mes adversaires sont plus productifs ?

Vous me direz : « Mais c’est dans la nature humaine de combattre. La vie elle-même est le fruit d’une guerre. C’est parce qu’un petit spermatozoïde est arrivé premier en dépassant tous les autres que vous existez. »
Possible, mais à vrai dire je ne sais pas ce qu’est la nature humaine.
Nous sommes capables de lutter, certes, mais aussi de coopérer. Compter, mesurer, se mesurer fait partie des capacités de notre esprit, mais faut-il faire grandir en nous cette aptitude à tout prix pour être heureux ?
Je suis loin d’en être sûr, mais nous pouvons facilement avoir l’impression qu’il faut la développer pour gagner, c’est-à-dire “réussir”. Et la confuse conviction qu’il faut réussir pour être heureux nous guette.
Les mots d’Albert Jacquard me parlent profondément : « Pour devenir moi, j’ai besoin du regard de l’autre, j’ai besoin de tisser des liens avec lui. Dès que je suis en compétition avec lui, je ne tisse plus de liens, et par conséquent, je suis en train de me suicider : toute compétition est un suicide. »
J’ai passé la première partie de ma vie à me sentir totalement relié. Mais à 30 ans, tout a basculé. Certains événements que j’ai vécus comme des injustices m’ont fermé. Ces injustices sont devenues cosmiques, lorsque la mort m’a arraché les êtres les plus importants. L’“Autre” a cessé d’être une fin pour devenir un moyen. Je me croyais lucide à décrypter les intérêts, les mobiles, les intentions de tout un chacun. Je voyais l’humain comme une machine qui ne pouvait bouger que s’il avait du carburant. Et pour moi, le carburant était toujours le sexe, le pouvoir ou l’argent. Et bizarrement, la vie me donnait l’impression d’avoir raison. Cela impliquait aussi une façon d’agir. Si les gens sont mesquins, alors je peux l’être aussi… Je dois l’être aussi. Si le monde fonctionne ainsi, je suis idiot de ne pas le voir, et encore plus de ne pas suivre ses règles.

Ces années ont été les plus tristes de mon existence…
Il m’a fallu quelques électrochocs pour me retrouver. Retrouver de l’amour, du lien.
Dans ce processus de réconciliation avec moi, avec les autres et avec le monde, je suis tombé sur l’Ubuntu… Nelson Mandela faisait partie de la tribu xhosa et il s’est servi de cette philosophie pour reconstruire l’Afrique du Sud. Certains disent que ce n’est pas du tout une philosophie traditionnelle et que c’est une pure invention. Si c’est le cas, c’est encore plus fort de sa part. Nous sommes les histoires que nous nous racontons, je préfère aujourd’hui m’en raconter de belles…

Hasard ou pas, je tombe sur une revue scientifique. Un article sur la procréation m’interpelle. Il semblerait que les spermatozoïdes agissent de concert pour que l’un des leurs féconde l’ovule. Ils se comporteraient donc comme une équipe qui œuvre à la réalisation d’un objectif commun. Je ne sais pas pourquoi, mais je préfère cette version-là…

 

Yor Pfeiffer - Chronique publiée dans Happinez n°51